Conférence Sevan Nichanian à Paris le lundi 10 décembre 2018.

On 7 mars 2019 by Ara

Nouvelles d’Arménie Magazine, l’Armenian Council of Europe et Sourp Khatch Tebrevank ont reçu Sevan Nichanian pour débattre avec un public venu en nombre à la Cathédrale Apostolique Arménienne de Paris le lundi 10 décembre dernier.

BIOGRAPHIE :
Sevan Nichanian est né en 1956 à Istanbul. Il a fait ses études au lycée américain d’İstanbul,
puis il a intégré successivement deux universités américaines de très grande renommée : Yale et Columbia, où il à étudie l’histoire, la philosophie et les systèmes politiques d’Amérique du Sud.

Il est l’auteur de nombreux articles journalistiques et d’ouvrages, dont :
- Le premier dictionnaire étymologique turc,
- Un guide de voyage sur la Turquie Orientale,
- Un livre engagé la « République fautive », une critique des fondements idéologiques de la République Turque, qui a fait du bruit.
Pour n’en citer que quelques-uns.

A partir de 1993, Sevan Nichanian a vécu à Sirince, un village autrefois grec du Sud-Ouest de la Turquie, qu’il a réhabilité pour en faire un exemple de la tradition architecturale égéenne.

Avec Ali Nesin, il a fondé le « Mathematics village », un établissement universitaire privé, qui a remporté cette année le prestigieux prix Leelavati.

Dans une Turquie où les Arméniens ne sont tolérés que s’ils se taisent, il fait partie des rares voix issues de la communauté arménienne, a encore prendre le risque de tenir des propos critiques envers le kémalisme, l’islam et pour la reconnaissance du génocide des Arméniens.

Par ses actes et ses prises de position, il a été injustement condamné et emprisonné en Turquie en 2013, condamné à 16 ans de prison. Le 14 juillet 2017, à la faveur d’une liberté conditionnelle il a réussi à s’échapper et trouver asile en Grèce où il s’est installé sur l’île de Samos.

Sevan Nichanian fait partie du cercle très fermé de ces Arméniens courageux, qui critiquent publiquement le négationnisme de l’Etat turque en Turquie même.

Car en Turquie, le prix à payer pour exprimer ses opinions peut coûter très cher.
Hrant Dink, a payé le prix fort, puisqu’il l’a payé de se vie.
Garo Paylan aujourd’hui, député du HDP, porte la voix unanime du peuple arménien à l’intérieur même du parlement turc lorsqu’il évoque nommément le Genocide des Arméniens. Dans le contexte actuel de la Turquie, il s’agit là d’un acte héroïque qui fait peser sur sa personne un risque non négligeable.

Sevan Nichanian est dorénavant exilé politique, et a trouvé asile en Grèce.

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INTERVIEW :

1 Pouvez-vous nous rappeler en quelques mots les circonstances de votre arrestation et de votre évasion ? 

Je suis allé en prison le 2 janvier 2014 pour ce qui devait être un séjour de plusieurs mois, voire d’un an. Pendant que j’étais prisonnier, ma peine a été progressivement portée à 5 ans, 11 ans et enfin 16 ans et 8 mois. Après avoir passé trois ans et demi dans des conditions plutôt terribles, j’ai été autorisé, au printemps 2017, à effectuer un transfert dans une institution «ouverte». On peut se rendre brièvement à la maison plusieurs fois par an dans ce type d’institutions. Le 14 juillet 2017, j’ai profité d’une telle visite pour prendre un voilier et traverser la mer Égée vers une île grecque.

 Mon livre, « La fausse République » (« Yanlış Cumhuriyet »), publié en 2008, a énormément agacé les autorités turques. Mes articles dans le journal Taraf, entre 2008 et 2010, critiquaient fortement la dictature institutionnelle et idéologique existante au service d’ennemis puissants. Au lieu de me poursuivre directement, ce qui de toute façon aurait été inopportun politiquement au début des années 2010, ils ont choisi de m’attaquer pour des soi-disant infractions au code de la construction. C’est comme cela que j’ai fini en prison.

 Le village où je vivais avant mon exil, Sirince, était sur le point de mourir lorsque je m’y suis installé pour la première fois au milieu des années 90. J’ai été le pionnier de sa renaissance, tant sur le plan architectural qu’économique. J’ai reconstruit ou rénové près de 40 maisons en respectant scrupuleusement les techniques et les formes de l’architecture locale traditionnelle. J’ai construit un institut de mathématiques, une grande bibliothèque et une école de théâtre à proximité, dans le style et l’esprit d’un village historique de la mer Égée. Ceux-ci ont fait l’objet d’un examen à caractère politique, et j’ai fini par être la seule personne de toute la Turquie à avoir été incarcérée pour des infractions au code de la construction. Et cela, dans un pays où probablement 70% de tous les bâtiments sont construits sans autorisation.

 

2 Quel est aujourd’hui votre statut ? Vous sentez-vous en sécurité ? 

Je me suis installé sur l’île de Samos, en Grèce, et j’ai demandé l’asile politique en Grèce. L’asile n’a pas encore été officiellement accordé, mon statut est donc encore quelque peu précaire. Je n’ai aucune raison de me sentir en danger. Mais je ne peux pas voyager librement, ce qui est plutôt dérangeant.

 

3 Que sont devenus vos biens ? 

Par principe, je n’aime pas posséder une propriété. Cela rend la vie plus difficile, plutôt que moins. Ainsi, en 2011, j’ai fait don de tous mes biens accumulés à Sirince à la « Fondation Nesin », une institution pour enfants défavorisés gérée par Ali Nesin, un vieil ami. J’ai laissé la propriété de « l’hôtel Nişanyan », la principale source de revenus de ma famille, également à Sirince, à mon ex-épouse Müjde lorsque je suis allée en prison en 2014. Je n’avais aucune propriété, aucune source de revenus et aucune épargne quand j’ai quitté la Turquie en 2017.

Depuis lors, j’ai pu acquérir, avec l’aide d’amis, plusieurs maisons dans un vieux village de Samos. J’espère les convertir en modestes maisons d’hôtes pouvant éventuellement servir pour des séminaires et des conférences informels.

 

4 Comment définiriez-vous la situation politique de la Turquie aujourd’hui ? 

Une catastrophe. Entre 2002 et peut-être 2013, le régime d’Erdogan a suscité de grands espoirs de renforcement des libertés publiques en Turquie et d’une intégration plus étroite avec le monde occidental. Tout cet optimisme est maintenant détruit. Des dizaines de milliers de personnes ont été arrêtées et détenues arbitrairement par simple soupçon de point de vue critique. Le système de justice est détruit. Une atmosphère de paranoïa ignorante et d’hostilité maniaque a dominé le pays. C’est devenu un enfer, en particulier pour tous ceux qui ont reçu une éducation ou même une petite perspective internationale.

 

5 Quel est l’état de la résistance à Erdogan ? Y a-t-il une force en Turquie susceptible d’incarner une alternative légale ? 

Il n’y a pas de résistance, pas même un soupçon de résistance potentielle. L’opposition intellectuelle est intimidée. L’opposition kurde est effectivement détruite. La soi-disant gauche, qui a toujours été une force marginale, a évolué pour devenir un défenseur virulent du système existant. Je ne vois aucune chance de changement pour le mieux avant les prochaines élections de 2023 ou même un certain temps après.

 

6 Comment appréciez-vous les réactions des pays démocratiques envers la Turquie. 

Les pays agissent sur la base de leurs intérêts stratégiques. Ils se rendent compte qu’ils disposent de moyens très limités pour peser sur l’équilibre des forces nationales en Turquie. Je suppose que leur principale préoccupation à ce stade est d’éviter un effondrement économique qui pourrait avoir des conséquences désastreuses à l’échelle mondiale. Je soupçonne également que l’exode massif de personnel qualifié de Turquie vers les pays occidentaux ne nuit pas exactement aux intérêts occidentaux. Ils seraient plus inquiets si une nouvelle détérioration de la situation en Turquie obligeait des masses plus larges de personnes à rejoindre les routes de l’exode.

 

7 Qu’est-ce qui vous semble aujourd’hui le plus préoccupant dans ce pays ? 

La destruction des normes de comportement civilisées dans le pays alimente également une rhétorique puissante appelant à l’abandon des normes civilisées dans les affaires étrangères. Le comportement choquant récent de l’Arabie saoudite trouve un écho sympathique dans les cœurs et les esprits turcs. Je crains que le monde ne soit confronté tôt ou tard aux conséquences globales de la dérive turque vers la folie politique.

 

8 Que pouvez-vous nous dire de la situation des Arméniens ? Où en sont les mouvements de jeunes qui avaient tenté de relever la tête ? 

Les Arméniens en Turquie sont une minorité minuscule, et je regrette de le dire, une minorité insignifiante. Très brièvement, au cours des dernières décennies, plusieurs intellectuels arméniens, en particulier ceux du journal Agos, sont apparus dans la position très inhabituelle de jouer un rôle influent dans l’éducation et la libéralisation de l’opinion publique turque. Je crains que cela ne soit plus le cas. La Turquie a retrouvé ses paramètres d’usine, qui ne permettent aucun rôle public significatif aux Arméniens.

 

9 Où en est la prise de conscience du génocide aujourd’hui dans ce pays en particulier chez les intellectuels ? 

Le génocide et son rôle déterminant dans la formation de la Turquie moderne sont apparus dans l’esprit des Turcs dans un processus progressif et passionnant, de la fin des années 90 au début des années 2010. Une grande partie des leaders d’opinion turcs, de gauche et même de droite, ont reconnu le génocide et ont essayé de l’accepter, tant intellectuellement qu’émotionnellement. Un segment de la jeunesse a grandi en reconnaissant le génocide comme une réalité. Mais l’agenda national a maintenant changé. Le sujet de 1915 ne suscite plus beaucoup d’intérêt. Soulevez le problème risque d’ennuyer, provoquer des postures défensives ou même hostiles. Je pense qu’à ce stade, maintenir un dialogue arméno-turc efficace permettrait de faire baisser la garde sur la question du génocide. Il serait plus productif de mettre l’accent sur les domaines d’affinité culturelle ou même politique, d’explorer des thèmes de l’histoire et de la culture arméniennes sans rapport avec le génocide. Tout ce qui met en lumière les arméniens convertis et leur rôle dans la société turque, par exemple, serait, je pense, reçu avec enthousiasme dans l’atmosphère d’aujourd’hui.

 

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