Conférence avec Ayse Gunaysu et Ara Sarafian: Représentante de l’Association des Droits de l’Homme à Istanbul

On 8 avril 2013 by Ara

Le 27 avril 2012 L’Armenian Council of Europe a invité Ayse Gunaysu, représentante de l’Association des Droits de l’homme à Istanbul, et Ara Sarafian, historien, Président de l’Institut Komitas à Londres, pour une Conférence:

« Arménie-Turquie 1915-2015: La Société Civile Turque et la Diaspora Arménienne devant la question de la reconnaissance du Génocide »

Conférence 27 avril 2012

Ara Sarafian

Ci-dessous, la reproduction de l’Interview d’Ayse Gunaysu parue dans le numéro du mois de Juin 2012 (n°186):

La diaspora arménienne est admirative dans votre combat pour les Droits de l’Homme et des minorités en Turquie et salue votre courage. Pouvez-vous nous dire quand votre investissement dans cette cause a pu être possible?

Merci beaucoup. Mais ce que nous faisons et disons ne mérite pas vraiment l’admiration, parce que c’est ce que les gens décents et honnêtes devraient faire et dire. Toutefois, en raison du négationnisme profondément enraciné en Turquie, une chose très normale comme demander la reconnaissance et la réparation du génocide peut sembler extraordinaire C’est ce qui me rend triste et je me sens gênée quand les gens nous remercient pour ce que nous faisons. Mais votre appréciation est bien sûr très précieuse pour nous et très encourageante, inspiratrice. Je vous remercie une nouvelle fois.

De quand date mon engagement pour la vérité sur l’histoire arménienne de la Turquie? C’était le début des années 1990. A cette période, le niveau des violations des Droits de l’Homme contre les Kurdes était à son apogée. 3000 villages ont été évacués et brûlés, laissant 3 millions de Kurdes sans-abri. Il y avait des meurtres non résolus par le Gladio turc, des gens ont été arrêtés et ont ensuite disparus. Des assassinats ont été organisés à l’encontre d’éminents défenseurs des Droits de l’Homme. Nous, une poignée de femmes ayant un socle socialiste/communiste, avons mis en place une initiative civile appelée « Touche pas à mon pote » – empruntant le nom d’un mouvement similaire en France – en solidarité avec les Kurdes. Soutenir les droits des Kurdes et protester contre les violations des Droits de l’Homme ont ouvert la voie à une rupture décisive de l’histoire officielle et à un processus d’apprentissage de la vérité. Nous avons donc pris conscience d’injustices encore plus grandes faites aux personnes non-musulmanes de ce pays, le génocide des Arméniens, le génocide des Assyriens et des Grecs dans l’Empire ottoman.

Nous avons ensuite mis en place le «Minority Rights Watch Committee » au sein du bureau d’Istanbul de l’Association des Droits de l’Homme en Turquie, documentant les violations des droits des minorités et organisant des événements à cette fin. Le journal Agos ainsi que les livres de la maison d’édition Belge ont intensifié ce processus d’apprentissage et de recherche sur le génocide des Arméniens. Le groupe a ensuite changé de nom pour devenir le « Comité contre le racisme et la discrimination ».

Quel est votre sentiment quant à l’inculpation de Ragip Zarakolu? Quels sont les chefs d’inculpation exacts?

Ragip Zarakolu est accusé de soutenir une organisation illégale kurde qui est soupçonnée d’être le prolongement du PKK – une organisation armée kurde. Ils ont utilisé la conférence qu’il avait donnée précédemment à l’Académie politique du BDP – un parti kurde – comme preuve. C’était tout à fait ridicule, et je crois qu’ils le savaient aussi. Je crois personnellement que la publication de livres depuis des années sur le génocide des Arméniens et d’autres processus génocidaires dans ce pays a joué un rôle plus important dans son arrestation et les poursuites que ses relations avec l’Académie politique du BDP.

Concernant les intellectuels et les journalistes, pensez-vous que la situation devrait évoluer positivement?

Non, je ne suis pas optimiste du tout. Ce n’est pas uniquement parce que je suis désespérée du gouvernement. C’est aussi parce que je suis désespérée de la société turque – dans le court et moyen terme. C’est parce que, mis à part une poignée de personnes, la société turque dans son ensemble ne demande pas instamment au gouvernement turc une vraie démocratie et une réelle justice pour tous, parce que le nationalisme est l’idéologie la plus puissante au sein d’une grande variété de tendances politiques en Turquie et le négationnisme est l’outil le plus puissant pour maintenir le nationalisme. Le nationalisme, dans toutes ses différentes tonalités en passant du nationalisme ouvert et vulgaire à un nationalisme plus raffinée et subtile, est un parapluie couvrant presque tous les facteurs et les éléments politiques de la Turquie. Il est le dénominateur commun du parti au pouvoir et de l’opposition. Donc, aussi longtemps que le nationalisme reste le sentiment dominant en Turquie, aucun gouvernement ne prendra de quelconque mesure pour une plus grande liberté d’expression dans ce qui représente les deux principaux tabous en Turquie: les questions kurde et arménienne.

Le nationalisme généralisé et profondément enraciné est très favorable pour les dirigeants de la Turquie – à l’heure actuelle et dans un avenir prévisible – parce que l’effondrement des arguments officiels en ce qui concerne le génocide des Arméniens et la question kurde signifierait l’effondrement des fondements idéologiques de la République turque.

Est-ce que les pressions internationales sur le gouvernement turc jouent un rôle dans votre combat?

Oui, je crois que, malgré tous les arguments qui affirment le contraire, la pression internationale de l’Union Européenne et de diverses organisations civiles sur la Turquie pour plus de démocratie, pour une plus grande liberté d’expression et pour une meilleure situation des droits humains nous aide, nous les militants des Droits de l’Homme et tous ceux qui luttent pour la vérité. De nombreux intellectuels turcs affirment que de telles pressions attisent le nationalisme turc. Cet argument n’est que partiellement vrai. Oui, elles alimentent le nationalisme turc, mais tout peut alimenter le nationalisme turc. La société turque est paradoxalement très sensible à l’image du pays à l’étranger. Vous pouvez voir cela dans les médias à chaque occasion. Tant et si bien que les discours de haine raciste ou les manifestations et actes racistes sont dénoncés par de nombreux leaders d’opinion simplement parce qu’ils pensent que ce serait « nuire à notre image », non pas parce que le racisme est un crime contre l’humanité!

Selon vous, la population kurde est en attente de quoi exactement?

La Population kurde n’est pas monolithique. Il y a, tout comme d’autres peuples, des attentes et des demandes diverses parmi la population. Le principal mouvement politique des Kurdes, le BDP (Parti de la Paix et de la Démocratie), demande « l’autonomie régionale ». Certains intellectuels kurdes ne soutiennent pas cette revendication. Cependant, il y a certaines attentes communes de la part de tous les Kurdes: être traités comme des citoyens égaux, avoir des garanties solides que à la fois le gouvernement et la majorité turque de la société respectent leur dignité nationale, la reconnaissance de la langue kurde comme l’une des langues nationales du pays et l’introduction de l’enseignement public en kurde. D’autre part les sections politiques actives de Kurdes sont très passionnées par le sort d’Abdullah Ocalan, le leader du PKK. Ils exigent la liberté d’Ocalan, l’arrêt de son isolement total, et qu’il soit désormais soumis au moins à une « détention à domicile».

Vous avez dit qu’il y a peu de temps que vous avez pris connaissance de la réalité du génocide des Arméniens. Pouvez-vous nous éclairer sur la date de cette prise de conscience?

Ce n’est pas si récent que cela. Je lis et j’écris sur le génocide des Arménien depuis 20 ans déjà. Lors de ma récente conférence à Paris, à l’initiative de l’Armenian Council of Europe et Sourp Khatch Tebrevank, et ailleurs dans mes articles, je dis que « nous sommes en retard dans l’apprentissage de la vérité ». Pas « récemment », mais « en retard », ce n’est pas pareil. Comme expliqué dans ma réponse à votre première question, c’était au début des années 1990 quand mes collègues et moi avons commencé à en apprendre davantage sur l’histoire des non-musulmans dans ce pays.

Diriez-vous que les Arméniens turcs sont inquiétés s’ils évoquent le génocide?

Les Arméniens en Turquie vivent dans un environnement de négationnisme vulgaire, qui est une violation des droits fondamentaux humains et qui prévaut dans toutes les sphères de la vie : l’éducation, les affaires, la vie sociale…etc.

Ceci est en soi une menace pour eux. Donc, il y a toujours un risque pour les Arméniens de Turquie s’ils formulent toute demande pour leur communauté. Même s’ils ne le font pas, une société négationniste est une menace pour tous les Arméniens. L’assassinat de Sevag Sahin Balikci l’an dernier, le 24 Avril, alors qu’il faisait son service militaire en est la preuve tangible. Le négationnisme signifie la poursuite d’une atmosphère génocidaire. Par conséquent, les efforts pour la reconnaissance du génocide des Arméniens relèvent de la responsabilité de la partie turque de la société. Oui, toute demande de reconnaissance du génocide des Arméniens exprimée par un Arménien de Turquie augmenterait le risque auquel sont déjà confrontés les Arméniens de Turquie.

Et vous-même, avez-vous été inquiétée par les autorités turques? Avez-vous peur des ultra-nationalistes?

Je suis un peu plus visible dans la sphère publique depuis ces deux dernières années avec mes articles publiés dans le magazine Armenian Weekly à Boston, Etats-Unis, et aussi depuis ma visite à Los Angeles où j’ai prononcé un discours à une conférence organisée par le Comité National Arménien. Mais jusqu’à présent, aucune action en justice n’est intentée contre moi et je n’ai pas été harcelée par les autorités officielles. Comme vous pouvez l’imaginer, je ne suis harcelée que par des individus sur Internet.

Dans les années 90 et au début des années 2000, j’ai eu ma part de menaces à cause de mon militantisme pour les Droits de l’Homme. Par exemple, j’ai été mis en garde à vue plusieurs fois avec d’autres militants par la police au cours des « Sit-in du samedi » à Istanbul pour protester contre les personnes portées disparues après leur garde à vue. Autre exemple, une enquête judiciaire a été lancée par le ministère public pour insulte à « l’identité turque » dans l’un de mes articles publié par le journal kurde « Ozgur Gundem ».

Mais personnellement, je ne suis pas pour le moment harcelée par les autorités officielles ou poursuivie par les autorités judiciaires pour mon travail en lien avec le génocide des Arméniens.

Cependant, oui, je crains les ultranationalistes. Les autorités officielles font plutôt très attention à ne pas donner de signal directement menaçant contre ceux qui sont impliqués dans la “question arménienne” comme on dit ici en Turquie. Cela est vrai surtout après l’assassinat de Hrant Dink. Mais les autorités officielles jouent un rôle répressif, je veux dire que leur objectif est atteint par l’intermédiaire de la soi-disant «société civile», comme ce fut le cas récemment avec le “Khodjali rallye” à Istanbul, et par l’intermédiaire des individus de la vie « civile » comme ce fut le cas avec l’assassinat de Hrant Dink et le massacre de Malatya, où 3 missionnaires protestants ont été torturés à mort en 2007. Ceux au pouvoir encouragent cela par leur politique nationaliste et anti-minorité qu’ils poursuivent, par le langage discriminatoire qu’ils utilisent, par la tolérance du système légal et juridique envers la propagande haineuse et les crimes haineux, par les manuels scolaires…etc. Et le plus important, ce que nous appelons « l’Etat profond », en d’autres termes les services secrets et les unités spéciales de l’armée au sein de l’appareil d’Etat qui n’ont de compte à rendre à personne sur leurs faits et gestes, n’est pas encore aboli, ils ont encore des liens étroits avec les éléments ultranationalistes, de sorte qu’ils agissent encore, ce qui constitue une menace pour nous tous.

Vous a-t-on posé des conditions pour organiser la commémoration du 24 avril ?

Non, personne, aucune autorité publique n’a interféré dans nos préparatifs et dans la commémoration elle-même. Nous étions totalement libres de planifier et de réaliser notre commémoration.

Selon-vous et de ce que vous savez des arcanes de la politique turque, pensez-vous que les autorités sont parfaitement instruites du génocide des Arméniens et que leur négationnisme n’est qu’une posture?

Non, pas du tout. En dehors de pseudo-historiens négationnistes, les décideurs turcs ne connaissent rien des faits historiques. Ils sont absolument ignorants. Un exemple très frappant: en 2005 dans le cadre d’une campagne menée par un ambassadeur à la retraite et le CHP, le parti populaire pseudo-social républicain du peuple, tous les membres du Parlement turc, incluant les députés du parti au pouvoir et tous les partis de l’opposition, ont signé une lettre au Parlement britannique demandant la dénonciation et le retrait du Livre Bleu publié en 1916 par le ministère britannique des Affaires étrangères, une compilation des premiers témoins oculaires du génocide des Arméniens. Ils étaient environ 500 députés, déclarant que les témoignages n’étaient que des fabrications. Mais aucun d’entre eux n’avait vu ne serait-ce que la couverture du livre! Car il n’était pas publié en turc et peu de parlementaires turcs maîtrisent l’anglais. Donc, ils ne savaient rien de l’ouvrage, mais ils ont fait valoir que tout son contenu était faux! De la fabrication!

Comment pensez-vous que la société turque va évoluer à l’approche de 2015?

Comme je l’ai dit dans mes réponses précédentes, je ne m’attends pas à une amélioration dans l’état actuel des choses en Turquie en ce qui concerne la reconnaissance du génocide des Arméniens. Toutefois, le nombre de personnes qui sont dans le processus d’apprentissage de la vérité est en constante augmentation de jour en jour. Les provinces kurdes et les Kurdes sont en avance sur leurs homologues turcs.

Comment la diaspora arménienne peut vous aider dans votre combat pour la reconnaissance du génocide?

Nous savons que la diaspora arménienne n’est pas monolithique, au contraire, elle est aussi diverse que toute entité sociale collective. Toutefois, il est un élément fondamental, indispensable au droit fondamental humain partagé par tous les Arméniens à travers le monde: exiger la reconnaissance du génocide des Arméniens et faire campagne contre le négationnisme. Mais en Turquie, il est de la responsabilité des personnes décentes, honnêtes et en recherche de la vérité de faire des efforts pour la reconnaissance du génocide des Arméniens, des Assyriens et des Grecs et mettre fin à son déni. Nous, en tant que défenseurs des droits humains, nous soutenons le droit de la diaspora arménienne de demander la reconnaissance du génocide et son droit de faire campagne contre le négationnisme. Les efforts de la diaspora arménienne peut bien sûr contribuer indirectement à influencer favorablement les efforts de la Turquie pour découvrir les faits cachés et sensibiliser le public en ce qui concerne la véritable histoire des Arméniens dans ce pays. Personnellement, les diverses campagnes de la diaspora arménienne et ses efforts m’ont beaucoup inspiré dans mon activisme en faveur des droits humains en Turquie pour la reconnaissance du génocide des Arméniens.

Pensez-vous qu’un web site en langue turque, reprenant l’historique des évènements de 1915 serait une façon d’ouvrir plus rapidement la brèche dont vous parlez quant à la reconnaissance du génocide?

Oui, ce serait très utile. Des œuvres très précieuses, des articles, des études universitaires sont publiés sur Internet dans divers sites Web. Mais un site web consacré à cet effet aiderait beaucoup. Ce devrait être un projet à mettre en œuvre à un moment où chaque jour nous rapproche un peu plus de la 100e commémoration du génocide des Arméniens.

 

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